Evènements de janvier - fevrier 2007

Les enseignements d’une révolution manquée

La grève générale et illimitée déclenchée le 10 janvier 2007 par l’Inter Centrale CNTG-USTG a duré des semaines et donné lieu à des marches pacifiques fortement réprimées par l’armée et les forces de sécurité. Les victimes de cette répression ont été nombreuses, se chiffrant à plus d’une centaine de morts et des milliers de blessés graves. En outre, des dégâts matériels considérables ont été enregistrés, sans compter les pertes financières énormes engendrées par la fermeture des banques, de l’administration publique et l’arrêt des activités du secteur privé.

L’ampleur des mouvements

Ces mouvements de masse ont été animés par toutes les couches de la population, en particulier les jeunes. Devant l’ampleur et la durée des mouvements, d’une part, et la nature politique des revendications, d’autre part, le Gouvernement a entamé des négociations avec les responsables syndicaux afin de désamorcer la crise sans mesurer à sa juste valeur les causes profondes et les conséquences politiques et sociales de ces remous que le pays n’avait pas connus depuis son accession à l’indépendance.
Les négociations se sont déroulées sous la médiation des Présidents des trois institutions républicaines (Assemblée nationale, Cour Suprême et Conseil économique et social) avec la participation des Chefs religieux. Elles ont permis la prise d’une série de décisions dont la principale fut la nomination d’un Premier Ministre, chef du Gouvernement par délégation du Président de la République, chargé de former un “ Gouvernement de large consensus ” et investi d’une lettre de mission consistant à prendre d’urgence des mesures de sortie de la crise économique et sociale qui secouait la Guinée depuis quelques années.
Un an après la mise en place du Gouvernement, l’on est en droit de se poser un certain nombre de questions: quelles leçons peut-on tirer des journées de manifestation de janvier et février 2007 ? Quelle évaluation peut-on faire de la mise en œuvre de la feuille de route du Gouvernement dit de large consensus ? Quelles sont les perspectives d’évolution politique et économique de la Guinée ?

Les  leçons  de  la  grève

Avec le recul, plusieurs enseignements peuvent être tirés:
Le renoncement à l’ultimatum Alors qu’elle était dans une position de force, la Centrale syndicale et l’Organisation de la société civile ont renoncé à aller jusqu’au bout des revendications exprimées par la population. Les syndicalistes et la société civile qui étaient leur porte-parole ont plutôt demandé la nomination d’un Premier Ministre de consensus.
Les conditions de négociations de sortie de crise entre l’Intersyndicale, la société civile d’une part, et le Gouvernement, d’autre part:
Sur la base de cette revendication, ils se sont assis à la table de négociation avec la Commission mise en place par le Gouvernement qui comptait dans ses rangs l’un des plus grands constitutionnalistes du pays, en l’occurrence le Premier Président de la Cour Suprême.

Deux   résultats  importants

Ne s’avisant pas qu’ils sont sur le terrain politique et juridique qui demande des compétences autres que celles d’un bon syndicaliste, la centrale et la société civile ont pêché sur plusieurs plans. Dans le procès-verbal de négociation signé le 27 janvier 2007, les syndicats n’ont obtenu que deux résultats importants, en l’occurrence le soutien du pouvoir d’achat des populations et des travailleurs et la mise en place d’un Gouvernement de consensus. Ils n’ont pas compris qu’à ce stade des négociations, ils devaient recourir aux conseils d’avocats avisés et de l’appui politique des chefs des partis politiques, afin d’éviter les pièges juridiques et politiques que pouvait receler le protocole d’accord.
Ainsi, le décret portant attributions du Premier Ministre et la procédure de sa nomination étaient porteurs de plusieurs imperfections:
Le portrait robot du PM. il se limitait à la définition de la moralité de la personne: le Premier Ministre “doit être un cadre civil, compétent, intègre et qui n’a été ni de près ni de loin impliqué dans des malversations”. Ce profil ne fait aucune allusion à la compétence technique du PM, un aspect extrêmement important en pareilles circonstances. En effet, compte tenu de la crise économique que traversait le pays depuis quelques années, et qui continue encore, le PM dont la Guinée avait besoin devait être un macro économiste ayant une longue expérience en matière d’analyse économique et financière et comprenant parfaitement la terminologie des institutions financières internationales. Des cadres répondant à ce profil peuvent se trouver aussi bien dans la diaspora guinéenne que parmi ceux qui ont travaillé ou travaillent encore au sommet des administrations publiques, notamment au Ministère de l’Economie et des Finances, au Ministère du Plan et à la Banque Centrale de la République de Guinée. On n’avait pas besoin de faire des recherches seulement à l’extérieur de la Guinée pour constituer une short list de cadres premier ministrables. Pour mieux affiner ce profil, on pouvait ajouter toutes les exigences liées à la moralité de la personne à choisir.
Les prérogatives du PM. le Premier Ministre n’est pas constitutionnel, il n’est reconnu comme Chef du Gouvernement que par délégation de pouvoir du Président de la République. Le fait qu’il nomme aux emplois civils n’est pas suffisant, du fait que seul le Chef de l’Etat peut prendre un Décret de nomination. En effet, il a été retenu que le PM nomme aux emplois civils. Or, les hauts employés civils (Directeurs nationaux et adjoints) sont nommés par décret du Président de la République, conformément à la Loi 029/AN du 31 décembre 2001 portant principes fondamentaux de création, d’organisation et de contrôle des structures des services publics.

Le choix du PM

Ces imperfections auront des conséquences désastreuses sur le choix du PM et l’action du Gouvernement dit de consensus. En effet, à l’exception d’un seul, les quatre personnes proposées occupaient des fonctions dans des institutions internationales. Ce qui fut une grave erreur. En effet, le fait de travailler dans une organisation internationale ne confère pas ipso facto à son titulaire les compétences techniques que requiert la fonction de gestion d’un Etat au niveau le plus élevé. Il faut s’intéresser au poste occupé par le fonctionnaire au sein de l’institution concernée (ingénieur, chef de matériel, spécialiste de la communication, comptable, médecin ou économiste). En limitant donc l’éventail de la sélection aux fonctionnaires internationaux, on a faussé la pertinence du choix qui a été fait. En plus, les compétences ne s’affirment pas uniquement dans les institutions internationales, mais également dans les grandes universités, les grandes sociétés internationales, tout comme dans des Bureaux d’études et de consultants reconnus sur le plan mondial et les administrations publiques.
Sur des bases tout à fait surréalistes, un casting a été fait qui s’est révélé être le plus mauvais en matière de composition du gouvernement depuis l’avènement de la 2ème République. Comme si la Guinée venait de recouvrer son indépendance en 1958, à une époque où le pays ne comptait que peu de diplômés, des chefs de services ont été propulsés, overnight, comme ministres, passant du coup du statut d’exécutants à celui de décideurs, alors que le pays regorge de cadres bien formés et expérimentés.
Lansana Kouyaté héritera du portefeuille de PM. Mais, dès lors qu’il s’assoit dans son fauteuil, il ne peut rien faire, paralysé qu’il est du fait qu’il ne peut prendre aucune décision sérieuse sans la prise d’un décret dépendant exclusivement des prérogatives conférées au Président de la République par la loi. Le Décret D2007/004/PRG/SGG en
date du 31 janvier 2007 le nommant à ce poste est plein de pièges qu’il n’a pas pris la précaution de déceler.

Eclairage insuffisant

Au lieu d’avoir ses yeux rivés sur les prescriptions de sa feuille de route, le PM se tourne vers des opérations d’embellissement des carrefours et de fixation de quelques lampadaires alimentés par des panneaux solaires dont l’éclairage s’avère insuffisant dès qu’il fait nuit. Il y a une double méprise concernant ces poteaux: en dépit des valeurs écologiques qu’ils semblent véhiculer, ils sont peu répandus en matière d’éclairage public des rues d’une grande ville, a fortiori une capitale; tout au plus peut-on les implanter dans des villages. Les panneaux solaires ne peuvent pas desservir en énergie électrique les ménages et surtout les industries qui ont le plus souffert du manque d’électricité. Les délestages dans la capitale, et la quasi absence de courant dans les villes de l’intérieur demeurent encore la triste réalité, un an après l’entrée en fonction du Gouvernement. La crise énergétique n’a donc pas été attaquée par le bon bout, à savoir l’amorce d’une augmentation de la production et l’amélioration de la distribution.

Il faut avouer que le pouvoir fraîchement conféré au PM, mais non conquis, ne peut pas lui permettre de se comporter comme un homme politique en campagne électorale, faisant des promesses difficiles à tenir: la résolution de la crise énergétique en trois mois, le bitumage des villes du Foutah Djallon en janvier 2008, etc. Du statut de facilitateur qu’il a été de longues années, il n’a pas pu réaliser la mutation indispensable pour devenir un technocrate sobre en paroles et prolifique en actions concrètes mais mûrement réfléchies à l’avance. La diplomatie peut résoudre un conflit entre des groupes sociaux ou des pays, mais il faut d’autres compétences pour lire et comprendre l’évolution des agrégats économiques, comprendre les relations les liant et prendre des mesures appropriées pour les orienter dans la bonne direction, afin d’influencer la croissance économique et la mitigation de la pauvreté.

Evaluation sommaire

La mise en œuvre de la feuille de route du Gouvernement dit de large consensus a donné peu de résultats probants jusqu’à présent. Etalée sur trois ans, la mission assignée à l’équipe gouvernementale se décline en 16 points principaux: (i) la consolidation de l’unité nationale et la préservation de la paix dans le pays; (ii) la relance de l’économie par la mise en œuvre d’un programme qui renoue avec nos partenaires au développement; (iii) la restauration de l’autorité de l’Etat; (iv) la modernisation de l’Administration; (v) le renforcement de la démocratie et de l’Etat de droit; (vi) l’amélioration de la gouvernance; (vii) la lutte contre la pauvreté; (viii) le renforcement de la sécurité des personnes et de leurs biens; (ix) la promotion de l’emploi des jeunes; (x) la protection sociale; (xi) la mobilisation des ressources nécessaires à la réhabilitation au développement des infrastructures et équipements pour la fourniture d’eau, d’électricité, des routes et des réseaux téléphoniques; (xii) le développement du secteur privé et la promotion de l’agriculture; (xiii) le développement des infrastructures scolaires et sanitaires; (xiv) la lutte contre la corruption et l’impunité; (xv) la poursuite du dialogue social et politique et la mise en œuvre des résultats acquis; (xvi) la protection de l’environnement et la préservation de l’écosystème.
Sur tous ces terrains, le Gouvernement fut peu actif, voire absent. Toutefois, à l’actif de l’équipe gouvernementale, on a enregistré le renforcement du dialogue de politique avec les institutions de Bretton Woods avec la poursuite des négociations en vue d’obtenir un appui pour le financement d’un programme économique; et la baisse du taux d’inflation de 38,6% à 11,2 % de février 2007 à février 2008, résultant à la fois de certaines mesures prises par le Gouvernement et de l’effet psychologique des évènements de janvier-février 2007 qui ont amené les opérateurs économiques et les particuliers à garder par dévers eux les francs guinéens qu’ils détenaient. En dehors de ces deux actions, le Gouvernement ne s’est attaqué qu’à des actions qui n’ont aucun effet sur le quotidien du guinéen, tels que l’embellissement de certains carrefours de la capitale, la fixation de quelques poteaux à panneaux solaires.

Perspectives politiques

Au terme de l’exercice du pouvoir par le PM et son équipe pendant un an, force est de constater que l’action du Gouvernement de consensus n’a donné que des résultats peu satisfaisants. Les observateurs ont noté beaucoup d’amateurisme, d’incompétence, et d’affairisme dans les prestations du Gouvernement en raison de l’inexpérience de certains hauts cadres. Si l’on n’y prend pas garde, le docteur appelé au chevet du malade risque de provoquer des maladies d’origine iatrogène. Le coût de la vie demeure élevé, la monnaie nationale continue de se dévaloriser par rapport aux devises fortes, les prix des denrées alimentaires de première nécessité demeurent élevés et hors de portée pour les pauvres, etc.
Les jeunes qui sont tombés sous les balles ont payé un lourd tribut aux évènements de janvier et février 2007. Pour faire honneur et justice à leur mémoire et donner un contenu à leur sacrifice, il est indispensable que ce Gouvernement fasse preuve de plus d’efficacité en posant des actes qui ont un effet positif sur le quotidien du Guinéen..
Il est nécessaire de donner une nouvelle feuille de route au Gouvernement qui couvrira la période 2008-2010 et s’articulera autour de 4 points principaux, à savoir: (i) la réduction du train de vie de l’Etat; (ii) la recherche des ressources nécessaires pour la tenue, dans les plus brefs délais, des élections législatives dans les meilleures conditions de transparence et de crédibilité; (iii) la recherche de ressources nécessaires à l’amélioration de la desserte des populations en eau et en électricité; (iv) la gestion rigoureuse des finances publiques et l’amélioration de la gouvernance économique en vue de la mise en place d’un programme économique appuyé par les partenaires au développement.
Ce travail de base, s’il est bien mené, permettra au pays de s’acheminer vers des élections présidentielles transparentes à l’horizon 2010. Le pouvoir qui sera mis en place dans cet horizon temporel pourra jeter les bases d’un véritable décollage économique et d’une réconciliation nationale.
Mamadi Camara
Consultant international

 

 

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